Les Cités d’Or : déjà le nom évoque un paradoxe entre ce qu’évoque le terme de « cité » où la vie est difficile mais où du coup les expériences humaines sont d’autant plus fortes ?
Sya Styles : Complètement, la force du jeu de mot c’est ça et cela définie le concept de l’album dans le sens où quand tu entends « cité », c’est négatif. Les Cités d’Or, ça nous renvoi a notre enfance où il n’y avait pas grand-chose de négatif à vivre dans une cité et où il n’y avait pas encore tous les aprioris actuels. Nous, ce qu’on voulait, c’était remettre en avant toutes les richesses qu’il y a dans notre quartier et qu’on a tendance à oublier.
Dans vos textes, j’ai ressenti le passage d’une certaine mélancolie à une envie de se battre et peut-être plus d’optimisme qu’auparavant ?
Sya Styles : C’est par rapport à nos vies, on fait un album a peu près tous les trois ans et durant ces années chacun de nous avance, ils se passent beaucoup de choses dans nos vies : des naissances… Du coup, on perçoit la vie d’une façon différente. Même si de « Enfant de la lune » aux « Cités d’Or » on garde cette mélancolie dans la musique et dans les têtes, cela reste teinté d’espoir. On veut que, quand les gens écoutent nos morceaux, ils en sortent forts, qu’ils aient envie de se battre.
Dans cet album vous avez l’air de mieux assumer et d’affirmer votre statut de porte parole. Dans des titres comme « Venez pas chez nous », « Reprendre c’est voler », « No Dress Code » assumer ce que vous êtes : vos origines sociales et géographiques, vos traditions. Vous représentez les vôtres.
Sya Styles : Oui, aujourd’hui en 2008, avec 14 ans de rap dans les jambes, tu t’affirmes avec le temps, tu t’affirmes musicalement, tu t’affirmes dans ton quotidien, tu as davantage de responsabilités donc tu prends du recul et te focalises sur ce qui est vraiment important. Cela, on le retranscrit dans les textes, ce n’est pas calculé, on fait nos albums à l’instinct, ils sont à l’image de nos vies. Il reflète notre état d’esprit du moment.

Vous avez des discours dans cet album qui change de ce qu’on entend habituellement. Par exemple dans le titre « Venez pas chez nous » vous retournez le discours des racistes contre eux, comment est venu cette approche ?
Sya Styles : C’est un morceau qui est venu a force d’accumulation. Quand tu allumes la TV, les infos, tu ressens cette ignorance des cultures différentes ou une peur de l’autre qui est entretenue et qui n’est pas du tout justifiée. Alors que nous, une de nos richesses c’est d’avoir grandi avec des arméniens, des gitans, des arabes, des africains, des vietnamiens… Plein de cultures et de religions différentes, mais comme on avait notre quartier en commun, on ne prenait pas ces différences comme des obstacles. On a grandi avec ça et du coup aujourd’hui on est sociable, on a cette facilité d’aller vers les gens, on regarde plutôt ce qui nous rapproche. Justement ce morceau c’est un peu un délire pour narguer ces gens qui ont ces peurs injustifiées et qui se font des préjugés juste en regardant leur TV. Mais « Venez pas chez nous », il ne faut pas du tout le prendre comme un morceau fermé ou communautaire. Ce que l’on dit c’est qu’on est différents, bien qu’on soit français, né et grandi sur le territoire français et qu’on l’assume donc si ce ne te convient pas reste chez toi. Il y a vraiment ce côté ironique …
Oui « Venez pas chez nous » vous l’avez souvent entendu… alors pour une fois c’est vous qui le dîtes …
Sya Styles : A chaque fois qu’on prenait le train pour aller en tournée, à 6h du matin, pas réveillés, on avait à faire aux contrôleurs et ils ne nous demandaient même pas nos billets, on entendait « Eh le jeune, c’est pas ici la 2nde classe ». Si ça n’était arrivé qu’une fois, on ce serait dit qu’il y a des cons partout, et on ne généralise pas on oublie mais sur dix ans de concerts ça nous est arrivé régulièrement.
Quand on arrive dans des petits villages pour faire des dates, où il ne voit jamais de jeunes de quartiers, en général ils pensent que c’est une sortie de Centre Sociale « Allez, on emmène les jeunes dans la forêt », donc on en rigole, on le prend à l’ironie car au sinon on rentrerait dans une confrontation qui ne mène nulle part, chacun étant arrêté sur ses idées. Donc on en rit et on avance.
Du coup cela fait penser au morceau « Reprendre c’est voler » où vous expliquez que au nom de la liberté prônée par la France, vous avez le droit d’être ce que vous êtes, et d’affirmez votre façon de vivre.
Soprano : On voulait expliquer ce que l’on est, quand on reprend l’histoire, les colonies, on a toujours voulu nous dicter notre conduite. Aujourd’hui nous sommes « libres » et on a nos coutumes, notre culture, notre façon de penser, de prier, d’aimer, on est comme ça, chacun est différent et c’est une richesse pour la France et pour le monde entier d’être différent. Quand on entend les racistes dirent « regarder comment ils prient, comment ils parlent… »
Ou quand on parle d’intégration à des gens qui sont nés en France …
Soprano : Voilà… on a voulu dire « Donner c’est donner, reprendre c’est voler », on est ici, on est libre, dans tous les sens du terme. Si pour nous, prier c’est cinq fois par jour, ca ne veut pas dire qu’on est des terroristes, si pour nous aimer c’est vivre à huit ensemble car notre priorité c’est d’avoir notre famille proche et s’en occuper, à nos côtés, même si on aurait préféré avoir une grande maison, on fait passer la famille avant tout c’est notre manière d’aimer, ce n’est pas pour foutre le bordel dans le quartier ou en France. C’est pour ça que c’est un de nos morceaux préférés avec « On sait mais on fait ». C’est aussi pour que tous ceux qui sont battus pour les droits de l’homme soient reconnus, pour que la mort de nos pères ait un sens.
Dans l’interlude « le message » vous parlez d’Islam et de foi, de religions de façon générale, thème difficile à aborder, et de façon plus générale dans « On sait mais on fait » vous aborder vos propres contradictions face aux principes de la religion… Ce ne sont pas des thèmes faciles à évoquer …
Soprano : Sur « Le message », ce qu’on a voulu expliquer c’est qu’à la base les grandes règles sont les même pour toutes les religions. Les musulmans, les juifs, les chrétiens sont frères même si l’interprétation est différente, c’est la même source. Quand je suis parti aux victoires de musique et que j’ai mis un T-Shirt « A la mémoire d’Ilan » (ndr : en référence à l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006), il n’y a pas de guerre ici, ce qui se passe en Palestine / Israël c’est une autre histoire qui englobe beaucoup d’autres choses politiques … On voulait casser cet amalgame qui dit que parce qu’on est musulman, on est anti-juif … mais aussi parler aux musulmans, car chez les musulmans certains confondent tout, pour eux si tu n’es pas musulman tu es un mauvais…
C’est là où commence le danger des religions…
Soprano : Bien sûr, le danger ce n’est pas la religion mais les hommes qui l’utilisent. A la base la religion est un message de paix, et ceux qui s’en servent comme excuse pour mettre du sang sur leur main n’ont rien compris. Quand on parle de Djihad, c’est un combat contre soi même pour améliorer sa vie. Chacun est libre, si quelqu’un ne veut pas croire en une religion il n’y a pas de problème tant qu’il y a un respect mutuel, et que inversement il a y le respect des croyances des autres.
« On sait mais on fait » c’était pour expliquer qu’on est des hommes avec leurs contradictions. Quand certains fans nous expliquent que nos textes les ont aidé, on leur explique qu’on est des hommes comme eux, qu’on fait des erreurs phénoménales parfois, quand on s’embrouille avec nos familles ou nous même, nos amis, on fait des fautes et on regrette. Dans cet album on parle beaucoup de pardon, car pour avancer il faut arriver à pardonner, ce n’est pas possible de vivre avec de la rancœur.
Qui a produit les instrus ? L’album très varié dans les styles ; comment s’est créé l’univers musical ?
Soprano : Sya Styles a fait 70 % des morceaux, les autres c’est vraiment des gens très proches. Cette diversité est liée à nos influences, on n’écoute pas que du rap, on écoute aussi de la pop, du rock, de la variété française… Sur « L’Ecole de la 2nde chance », on kiffe entendre la guitare électrique à la fin. Ce n’est pas parce qu’on fait du rap qu’on doit se mettre des barrières, on fait de la musique avant tout.
Il n’y a que deux featurings sur l’album, notamment VR, un chanteur RnB parisien, ancien protégé de Matt Houston. Pourquoi l’avoir choisi ?
Vincenzo : C’est un artiste que j’avais remarqué à l’époque de Matt Houston. J’appréciais vraiment son style, donc sur l’album quand j’ai voulu un featuring RnB, j’ai pensé à lui. Je l’ai appelé, on s’est rencontré en studio et cela s’est très bien passé.
L’autre feat, et pas des moindres, c’est Nate Dogg : comment est venue l’idée, vous l’avez rencontré ?
Vincenzo : On l’a rencontré au mois de décembre. A la base c’est une instru de Sya Styles qui n’était pas conçue pour le projet, c’était un délire. En l’écoutant, on a fait un refrain en yaourt et en trouvant la mélodie, on s’est dit que c’était fait pour la voix de Nate Dogg. Après tout on avait bien eu Meccano sur « Enfant de la Lune », pourquoi pas Nate Dogg pour « Les Cités d’Or ». Sya Styles, est passé par myspace pour aller à sa rencontre, on a eu de la chance, son manager à répondu, et cela s’est fait, on est allée là-bas au mois décembre, la rencontre s’est bien passée…
Finalement vous avez fait un morceau West Coast là où ca se passe ?
Vincenzo : Exactement, LBC, Natt Dogg était très naturel, très simple, rien à dire.
C’est un rêve de gosse que vous avez réalisé ? Vous avez été très influencé par la West Coast ?
Vincenzo : Oui, si on a pensé à lui c’est parce qu’il est vraiment une de nos influences. Dans le morceau, quand on dit « A l’ancienne », ce n’est pas le temps de nos grands frères, c’est vraiment « notre ancienne » à nous, l’époque des booms ou tournaient les sons de Snoop, de Dre, de Ice Cube, c’est notre passé musical à nous.

Retour aux sources musicales, rapport avec un dessin animé des années 80 : il n’y a pas une pointe de nostalgie de ces dix dernières années dans tout ça ?
Vincenzo : Il y a trop de nostalgie chez nous ! Dans nos têtes on est encore des petits. C’était vraiment les bons moments, on rigolait du matin au soir, les Cités d’Or, c’est vraiment un classique pour nous. Ce retour dans le temps ce n’est pas par hasard…
Oui, c’est pour mieux reconstruire finalement car sur la pochette de votre album il y a les fondations d’un quartier …
Vincenzo : Oui, exactement, les fondations sont la base, on est revenu à la base : comment on a grandi, les valeurs qu’on nous a inculqué : le respect… qui font de nous ce que nous sommes aujourd’hui.
Il n’y a pas de feat. Marseillais au final, comment ca se fait ?
Alonzo : On ne travaille pas à l’envers, on ne se dit pas quel est le feat. marseillais, parisiens ou américains à la mode, on va le mettre sur l’album et ça fera du buzz. On a besoin de ressentir la personne et qu’elle soit utile au morceau et à l’album. Quand on a fait l’album, hormis les gens qui nous entoure, peu de noms ont surgit. Soprano a fait un morceau avec le Rat Luciano dans son album, nous on avait déjà collaborés avec Lino, l’Algérino, StoneBlack (Carré Rouge), AKH avait composé « A cœur ouvert ». On travaille à l’instinct donc s’il n’y a pas de marseillais dans cet album c’est juste le destin.
Combien de temps pour réaliser l’album ?
Alonzo : On a mis 2 ans à le penser, car dès qu’on fini un album on ne s’arrête pas. Par exemple « Pour toi j’tue » était écrit en 2006 avant même que Soprano n’écrive la première rime de son album solo. Puis on a mis 1 an à le travailler à fond.
Vous suivez toujours le rap marseillais et l’underground ?
Alonzo : Oui toujours, forcément il y en a beaucoup il y en a qu’on ne connaît pas. Mais sur nos label il y a beaucoup de jeunes rappeurs qui font des interventions dans les mixtapes les street albums, ils nous permettent de nous rafraîchir les oreilles.
Soprano avait fait un big up aux anciens aux trophées du Hip Hop, aujourd’hui, La Cliqua à refait, une date à Lyon, NTM prépare sa tournée, vous pensez du retour des anciens ?
Alonzo : On a été bercé par La Cliqua, NTM c’est notre principal exemple scénique dons si on peut y aller on ira. Donc c’est terrible, ils ont fait du rap à une époque où il n’y avait que des passionnés de rap. Aujourd’hui, j’ai l’impression que certains font du rap pour blanchir leur argent, pour faire la promo de leur dernier 45 automatique ou je ne sais pas pourquoi alors que des gens comme La Cliqua, NTM, IAM, ont fait du rap par passion, à l’époque où le rap n’était pas à l’apogée, on ne disait pas encore le terme « rap », ils ont une expérience magnifique à apporter aux jeunes générations. C’est terrible.
Ca a un peu été l’année de Soprano avec le succès de son album solo, ca a eu un impact positif sur le groupe ?
Alonzo : Plus que positif : tu imagines si cela n’avait pas marché, comment on aurait fait l’album ? Comment il serait attendu ? C’est une continuité. On essai de suivre une certaine logique, donc quand la promo du second album est arrivé à la fin, Soprano a été très convoité, et Hostile l’a démarché. C’est nous qui l’avons poussé a faire cet album, on lui a dit que cela allait aérer le public, après deux albums de groupe de faire un solo, maintenant on va continuer, après cet album il y aura un autre solo. Donc on est super content et super fiers de sa réussite. De notre côté, on n’a pas chômé : on a nos labels, on a fait des projets, des compils, des mixtapes dans l’underground qui renforce le nom du groupe. On a suivi Soprano sur sa tournée, sur ses clips, c’est un plus pour l’album, c’est une autre pierre à l’édifice, c’est magnifique !
Il y a systématiquement des hommages à Marseille, que ce soit dans les clips de Soprano ou par exemple dans la date de sortie de votre album : 26 mai 2008 qui fête les 15 ans de la victoire de l’OM en Champions League. Quand on est Marseillais, c’est obligatoire de faire un clin d’œil à sa ville systématiquement ?
Alonzo : Représenter Marseille, c’est plus que forcer. On aime notre ville pour son métissage, pour le respect du public. Dans les tribunes du Vélodrome, il y a des gens de toutes communautés, toutes générations, qui rigolent et parlent ensemble alors que s’ils se croisent le matin dans le métro ils ne se verront même pas. L’OM réunit beaucoup beaucoup beaucoup de gens, c’est une fierté. En plus, on vient de la province, on est obligé de représenter notre ville, alors que Paris est représenté dans le monde, tout le monde vient la visiter. Représenter Marseille, c’est un devoir. On a fait énormément de concert à travers la France et on s’est rendu compte que c’est une ville unique. On se doit de la représenter, c’est naturel.
Que penses-tu du départ de Nasri à Arsenal ?
Alonzo : On est super contents.
Même s’il avait dit qu’il prolongerait, il y a quelques semaines ?
Alonzo : Il ne pouvait pas nous brusquer comme ça (rires), le dernier matche était super improtant. Nous on est contents : il a fait sa formation à l’OM, il a donné pour son club, il va nous représenter là-bas comme Drogba nous représente à Chelsea, comme Ribéry au Bayern. On est derrière lui au maximum. En plus des rumeurs courent comme quoi Ben Arfa pourrait arriver à l’OM, c’est un mal pour un bien. J’espère que s’il vient on va l’accueillir comme il se doit car c’est un futur grand joueur.
En ce qui concerne vos projets, j’imagine qu’il va y avoir une tournée ?
Alonzo : Depuis le 16 avril on fait la tournée des festivals, on sera notamment au Solidays à Paris, et la tournée officielle débutera le 4 octobre à Urban Peace, jusque fin décembre avec le 5 décembre au Dôme de Marseille, pour ceux qui veulent voir une salle se transformer en stade, venez ! Et la 23 décembre à l’Olympia. On espère que nos supporters seront là, et on va préparer un show à la hauteur.
Tu parlais de vos projets solos à venir, tu peux en dire plus ?
Alonzo : Si tout se passe bien l’année prochaine je devrais sortir mon album. Soprano est sur des projets dont il parlera plus tard. Vince travaille avec son label, il produit de nombreux artiste STK, Lorenzo, La Rafale…. Sya Styles, qui sera sur mon album, travaille avec un pôle de producteurs qui s’appelle Fight Club qui ont bossé pour un artiste canadien qui s’appelle Sans Pression et pour Freeman aussi.
Merci au groupe d’avoir répondu à toutes ces questions.
Plus d’infos :
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