
Parle-nous de ce nouveau projet "Targetting Zone Deluxe" ?
C’est un projet qui reprend les bases d’un album que j’ai sorti au Japon parce que l’opportunité s’était présentée sur le marché local. Et Ascetic m’a proposé de le sortir pour le reste du monde, on a rajouté des inédits, des remixes et de nouveaux morceaux avec un packaging différent et un digipack pour cette nouvelle édition. Pour moi, c’est un nouveau disque. Il clôture la décennie qui s’est écoulée. C’est comme un repère dans ma carrière.
Est-ce qu’on peut dire que "Targetting Zone Deluxe" est un bon préambule à Maysun Project ?
Non pas du tout, c’est la fin de la boucle, ce projet met fin à la parenthèse des projets sortis depuis Electric Company. Là, avec Maysun project 2, je veux ramener le son du Bomb Squad version 2010. Je n’ai pas envie d’être enfermé dans le hip-hop jazzy comme je te l’ai dit. J’ai aimé faire Electric Company, Shin Sight Trio et Y Society. Sur les deux derniers projets, je n’ai pas cherché automatiquement à produire parce que je savais que d’autres le feraient mieux que moi dans des ambiances vraiment posées.
Les quelques morceaux que j’ai fait, c’était des morceaux plus up-tempo taillés pour le "fast rap". En ce moment, j’ai envie de me lancer dans des projets moins circonscrits, plus fous, plus larges. Je travaille actuellement sur des albums de remixs de classics du Hip-Hop. Il y a Maysun Project 2 sur lequel je suis en train de travailler avec Ascetic Music.
On t’a beaucoup entendu récemment sur des projets assez jazzy. Est-ce la couleur musicale qui te va le mieux ?
Pas plus qu’une autre, ce qui m’intéresse, c’est de développer des concepts, de prendre des genres différents et d’en faire du hip-hop. Il s’avère que le jazz, le funk et la soul sont des musiques privilégiées qui servent de socle, de matières premières au rap mais je ne veux pas être enfermé dans cette image. D’ailleurs, l’arrivée du jazz dans le rap est assez récente en fait. Il y a bien eu Gangstarr qui ont été pionniers mais cette mode du rap jazzy est assez nouvelle.
Jusque-là, le rap privilégiait la soul et le funk comme matériaux. C’est mon dernier projet avec cette couleur en tout cas avant un bon moment. Je vais sortir un nouveau Maysun Project avec Ascetic Music, histoire de revenir à ce son rugueux, crade, hardcore que j’aime aussi. Depuis peu, je me mets aussi à produire pas mal alors que j’avais laissé cela de côté. Il y a des projets qui sont à venir de ce côté-là. J’ai d’ailleurs commencé à entrer dans la composition pure mais je garde le plaisir du sampling intacte.
Qui retrouve-t-on sur "Targetting Zone Deluxe" ?
KRS One, mon groupe Electric Company, Dagha et bien sûr Damu The Fudgemonk... Enfin, vous verrez à l’écoute, c’est finalement un projet fait de fragments mais le tout a une couleur particulière comme si cela avait été fait d’une traite.
Pourquoi ce titre "Targetting Zone Deluxe" ?
Targetting Zone, c’est une parabole de l’industrie du disque et de la vie d’artiste. Lorsque tu crées, tu t’exposes à la critique, à l’avis des autres, aux gens. Chaque auditeur peut-être un sniper pointé sur toi (rires) !!!

Il y a une double signification, un double sens. D’abord personnel par rapport à la condition d’artiste. A chaque fois que tu travailles sur un album, un morceau, un texte, il s’agit de viser juste, de ne pas rater ta cible, de répondre au mieux à ce que tu as en tête. C’est comme un tir, il te faut l’acuité, la concentration, la technique, la souplesse et ce que j’appellerais les facteurs extérieurs, un peu de chance, pas trop de vent.
Et le bon moment pour toucher une cible mobile qui peut t’échapper à tout moment. La question aujourd’hui est de savoir après une décennie, finalement qu’est-ce qui te pousse à créer, est-ce que c’est l’envie de toucher au but, de parvenir à un objectif, un challenge artistique ou est-ce le simple fait d’être connu, exposé, d’entrer dans la targetting zone... Il s’agit de vraiment savoir ce que tu veux. Ca ne peut être que l’un ou l’autre. Voilà ce que traduit ce titre car comme je te le disais, j’inscris ce disque comme un marqueur dans ma carrière.
Et puis "Deluxe", c’est le petit truc en plus qui vient adoucir le côté guerrier, militariste. C’est par rapport au fait, que c’est une édition généreuse faite de pas mal de morceaux, d’inédits, de remixes... En fait, cet album, c’est un peu comme un carnet de route. Chaque morceau est un témoignage, un petit fragment du quotidien et lorsque tu les assembles ça fait un disque, une carrière.
C’est un album fait pour tes fans ?
D’une certaine manière, c’est pour les puristes, pas pour les fans. Pour les gens qui aiment, pas pour les fanatiques. Le morceau "fans" est ambigu pour moi. Est-ce que les gens aiment ton travail ou t’aiment toi ? Je préfère qu’ils apprécient mon travail pour ce qu’il est, parce que je m’y applique et pas parce qu’il me trouve beau et sympa. C’est pour ça qu’il y a des groupes qui explosent en vol parce qu’ils répondent à une demande temporaire, eux ils y croient, ils continuent à faire la même musique mais rien n’y fait. Ils avaient que des fans et ils se sont détournés d’eux parce qu’il y avait mieux ailleurs. Donc je dirais que cet album est destiné aux gens qui me suivent, qui apprécient mon travail et qui n’ont peut-être pas tous mes disques.
On t’a connu comme producteur puis mc, c’est fortuit ou c’est ainsi que tu tenais à te présenter ?
Les choses se sont faites ainsi mais rien n’a été prémédité. Je rappe depuis le début des années 90 et je produis depuis sensiblement la même époque. Disons que le Mc’ing est la chose la plus évidente quand tu t’intéresses au hip-hop. Avoir des platines, puis un sampler ça exige que tu aies de l’argent, des disques pour sampler, puis un huit pistes... En 92, j’avais eu une proposition pour sortir un maxi puis un disque.
Entre 92 et 97, je me suis appliqué à maîtriser toutes les étapes de la conception d’une production jusqu’à l’enregistrement des voix en passant par le mixage car j’avais pris conscience qu’être artiste ne signifiait plus envoyer des démos et attendre. Les premiers travaux qui ont été commercialisés furent Scum avec T-Ruckus et les diverses productions faites pour Mr Lif. Très vite, j’ai été catalogué comme le producteur de Boston qui rappe.
Contrairement à Jay Dee, J-Zone, Lord Finesse ou Madlib, je ne cherche pas à privilégier la prod par rapport au rap. Je voulais faire les deux, aujourd’hui c’est admis mais à l’époque, cela posait un vrai problème. Lif et son management de l’époque, Metro Concept ne comprenaient pas pourquoi je persistais dans les deux. Ils trouvaient qu’il fallait privilégier l’un ou l’autre.

En fait, ta carrière aurait pu commencer bien avant. Dès 92, que s’est-t-il passé ?
Guru est de Boston, même si très rapidement il est parti s’installer à New-York pour monter Gangstarr. Le groupe était créé déjà et ça marchait pour eux. Guru continuait à venir régulièrement. Je rappais avec un pote et la connexion s’était faite avec Guru qui avait bien accroché. Il voulait nous signer et nous intégrer à la Gangstarr Foundation. Ca a capoté car mon partenaire de l’époque voulait tout, tout de suite et ce fut la fin de ce chapitre.
Il voulait déjà signer en solo, faire un album alors qu’on était parti pour faire un maxi. Ca a explosé en plein vol. Mais j’avais conscience qu’à 17-18 ans, nous étions trop jeunes, trop immatures et trop crédules pour aller si vite. Après, j’ai monté les "Knights of the roundtable" avec Mr Lif, Dagha, T-Ruckus... Akrobatik était là aussi. On enregistrait tout chez moi, je produisais un beat par jour et le soir on posait dessus. On orchestrait les thèmes, le nombre de mesure. C’est comme ça que j’ai commencé à travailler avec Lif. La scène commençait à se structurer à Boston avec l’arrivée de label comme Brick.
On a sorti Triangular warfare sur Brick Records en 1999 puis Farmhand sur Grand Royal, le label des Beastie Boys… La suite vous la connaissez, il y a eu "Enter the colossus" de Lif. A ce moment-là, je sentais que je devenais prisonnier des machines et que je devenais le mec qui faisait les productions pour Lif alors que tout cela était arrivé sans calcul, sans volonté préméditée. A ce moment-là, je me suis dit qu’il fallait inverser la vapeur.
Est-ce que cette époque correspondait avec cette volonté d’inscrire Boston sur la carte du rap est-coast ?
D’une certaine manière, c’est ce que nous avons fait car à l’époque, on ne connaissait que Guru, RSO et Edo G. Guru avait du quitter la ville et s’installer à New-York pour exploser. C’est vrai que d’une certaine manière à partir du moment où il y a eu des labels, de studios, des salles pour se produire, la scène s’est étoffée et je crois que nous avons apporté une lourde contribution pour la reconnaissance de la ville mais te dire qu’on l’avait prémédité, ce serait mentir. Il y a eu d’autres artistes qui ont apporté leur pierre à l’édifice comme Edan, 7L and Esoteric, Cadence, Virtuoso et pleins d’autres...
Comment définirais-tu Boston ?
Comme une ville plutôt tranquille même s’il y a des quartiers pauvres et chauds comme partout. J’ai connu les quartiers chauds et plus aisés à différents moments de mon existence. En ce moment, quand je rentre à Boston et que je ne suis pas en France ou en Allemagne, j’habite Lawrence, c’est périphérique, c’est le quartier industriel et ouvrier...
Edo G vient de Roxbury, j’y ai aussi habité pendant un temps à deux rues de là où habitait Edo G. Je me souviens lorsque j’ai écouté pour la première fois Edo G rapper et parler de Roxbury, ça me paraissait tellement dingue qu’il puisse représenter ce lieu d’où je venais moi aussi. Il faut comprendre que Boston est une ville puritaine, étudiante, bourgeoise de tradition démocrate mais où le racisme, les conventions sociales sont très établis. Edo G est arrivé comme une bombe. Un MC noir venu du quartier chaud de la ville qui prend la parole et t’interpelle, c’est à ce moment-là que je me suis dit que le rap à Boston devenait vraiment possible. Boston, c’est la Nouvelle Angleterre, c’est un peu le vieux continent en terre d’amérique. C’est aussi par là que les esclaves arrivaient. C’est une ville faites de paradoxes où la vie y est tranquille mais pesante.

Où en es-tu avec Edan, allez-vous sortir quelque chose avec Duplexx ?
On a fait pas mal de concerts, tourné dans le monde entier mais je ne pouvais plus tourner avec Edan, me concentrer sur mes tournées personnelles et en même temps sortir mes projets. J’étais face à un dilemme. Soit je devenais moins productif et nous continuions à tourner, soit je stoppais. Edan n’a pas ce problème car il sort un album tous les quatre ans. J’ai donc décidé après deux tournée, de renoncer à poursuivre, faute de temps. Comme Edan n’aime pas tourner seul, Dagha a pris le relais. Mais il n’est pas exclu qu’on sorte un disque dès qu’on en trouvera le temps ou qu’on reprenne les concerts de manière ponctuels.
Qu’est-ce que t’as apporté le fait de voyager, musicalement parlant ?
Le premier pays que j’ai visité plusieurs fois, c’est la France. Je suis venu une première fois à Bordeaux, une seconde fois à Paris et après, j’y suis revenu plusieurs fois pour tourner, faire des concerts, y tourner des clips et collaborer avec d’autres artistes. J’ai parcouru toute l’Europe, tourner au Japon plusieurs fois. Cela m’a permis de me rendre compte combien le hip-hop est présent dans la culture mondiale. De voir aussi comment il était perçu avec des disparités, des subtilités entre chaque pays. Par exemple, les allemands ont beaucoup cette culture du beat, les français plus celui de la mélodie, des arrangements. Je crois que l’Allemagne et la France sont les pays où le rap y est le plus fort et le plus singulier. Au Japon, le hip-hop indépendant est très fort, ce qui fait qu’en club et dans les magasins, les djs en jouent beaucoup.
Comment as-tu signé et collaboré avec le label Ascetic Music ?
Si ma mémoire est bonne, c’est durant mon deuxième voyage que j’ai rencontré Amine et Lotfi. Je les ai rencontré lors d’une interview pour le magazine qu’ils faisaient et ils travaillaient aussi sur une compilation. On a sympathisé. Ils m’ont parlé de leur label, j’ai écouté leurs projets et l’album de Kohndo. On a bien accroché. Il y a eu un bon feeling et je voulais m’implanter en Europe. Lorsque je suis rentré aux Etats-Unis, je leur ai proposé de sortir Maysun Project et nous travaillons ensemble depuis.
J’ai entendu parler d’un album de remixs de Nas et de Common. Qu’en est-t’il ?
J’ai bien avancé celui de Common. J’avais envie de prendre un oeuvre pré-éxistante et de voir ce que je pouvais faire. C’est un bon challenge. J’aime bien l’idée de partir des rimes et de devoir composer à partir de cela. Ca change. Souvent tu travailles sur des beats avec l’idée que tu travailleras plus étroitement avec l’artiste en studio et souvent, c’est très frustrant car le temps manque ou sinon la complicité ne dure que le temps d’un ou deux morceaux. Là, c’est totalement différent et d’une certaine manière, j’ai une plus grande liberté. Si je dois produire pour d’autres artistes ce sera pour collaborer sur tout un album, c’est plus intéressant. Tu as vraiment le temps de construire du sur mesure.







