Salut Mr Phinydee, peux-tu te présenter et aussi présenter ta structure ?
Donc Phinydee c’est mon nom de producteur, ça fait à peu près 13 ans que je suis amateur de musique et 9 ans que j’essaie de m’investir activement par des manifestations culturelles ou par des projets comme Drink Water, un label qui se met doucement en place après plusieurs années de préparation.
En fait dans Drink Water, il y a deux parties vraiment distinctes, tout d’abord le label de musique Drink Water puis parallèlement on a lancé une entité corporate,
Drink H2O, qui est plus dans l’évènementiel et la relation avec les marques, les entreprises pour répondre à une demande de services liés à la musique.
Pourquoi ce nom " DRINK WATER" ?
Parce qu’au moment où on a commencé à réfléchir sur le label, on était en pleine période rap sudiste avec tous les clichés matérialistes qu’il peut générer...Comme dans la majorité du rap dit mainstream d’ailleurs...
Donc on cherchait vraiment une manière de se démarquer même au niveau du nom du label afin d’avoir quelque chose d’assez représentatif de notre état d’esprit et manière de fonctionner, tout en tranchant avec les termes qui reviennent souvent quand on aborde l’indé, style "jazzy"..."soul"...etc.
Il se trouve qu’à cette période ?uestlove des Roots sort "babies makin babies" sur BBE et qu’il y a une opération dédicace sur hiphopsite. Je vais sur le forum d’okayplayer.com et les gens comparent ce qu’Ahmir a marqué sur chacun de leur disque. L’un dit "drink water" et je me suis dit que c’était parfait pour le label... Ça sonne comme un slogan écolo, c’était assez en phase avec le fait qu’on veut apporter quelque chose de frais et qu’on tient à faire de la musique sans artifice.
Et comme ?uestlove a été la première personne à me donner envie de faire carrière dans la musique, c’est un clin d’oeil qui tombait bien.

Quand et comment as-tu découvert le hip-hop ?
A la base j’écoutais beaucoup de new jack swing parce qu’un pote qui habitait dans notre rue était archi fan de ça.
Puis en 1992, j’étais à Montréal avec la famille.
Un soir, mon cousin propose qu’on loue un film et c’était "Juice"...
J’ai le souvenir de la première scène avec une espèce de travelling aérien sur
« Know the Ledge » d’ Eric B. & Rakim, il me semble.
Toutes les séquences musicales du film sont mortelles.
Donc le lendemain, mon cousin m’emmène dans un magasin de disque, j’achète la B.O et ça a commencé.
C’était parfait comme première approche, parce que t’avais tous les purs groupes de l’époque (Naughty By Nature, EPMD, Sons of Bazerk) et puis des tracks qui sont devenus des classiques new jack comme "Is It Good To You" de
Teddy Riley et "Don’t Be Afraid" d’ Aaron Hall, ce qui fait que je n’étais pas en territoire inconnu non plus.
Donc tout est parti de cette B.O et après j’ai découvert Nas, Tribe, The Roots, etc.
Qu’est ce que qui t’as donné envie de monter ta propre structure ?
Il se trouve que Mars de Time Bomb était mon voisin depuis que j’avais 4 ans, donc j’ai pu entrevoir comment le concept de label, d’équipe dirigeante, de collectif d’artistes pouvait marcher. Il m’a donné envie d’essayer de faire ce que lui a accompli avec le Time Bomb de la grande époque à une autre échelle.
Après on est parti d’un constat simple, il y a des labels en Angleterre comme BBE qui travaillent beaucoup avec de grands artistes US, il y a eu Groove Attack en Allemagne qui était limite le meilleur label indé du monde à un moment et des structures comme ça, il y en a en Hollande, en Belgique mais pas en France...
Donc , on voulait développer l’idée de construire un projet qui pourrait toucher un public à l’international et pas seulement la France, d’une part en essayant d’avoir une distribution relayée sur les différents territoires et aussi en signant des artistes étrangers sur le label...
As-tu déjà une stratégie en tête pour la promotion des projets " Drink Water" ?
Je pense que si on avait monté Drink Water il y’a 6/7 ans, on se poserait même pas la question et on opérerait de manière hyper classique avec les maxis vinyles, de la grosse promo...
Aujourd’hui vu l’état actuel du marché, c’est des choses qu’on ne peut plus se permettre, si tu veux rester viable en tant que label vraiment indépendant financièrement.
Vu que le marché est en pleine mutation et qu’on est plus du tout sûr de la rentabilité d’un projet quelque en soit la qualité, et bien on procède avec plus de précaution : Au lieu de gérer la distribution nous même à l’étranger, on vend les licences de nos projets à d’autres labels qui ont leur propres relais de promotion sur place. On a la chance d’avoir un réseau de dj en France et dans le monde qui joue les morceaux de Dela. On va beaucoup utiliser Internet pour donner de la musique gratuitement, par exemple on discute actuellement d’un projet de ep Supastition/Dela qu’on va distribuer de cette manière...
Et puis on essaie de trouver pour nos collaborations à la fois des valeurs sûres mais aussi des artistes moins connus qui pourraient exploser dans un futur proche comme Blu par exemple. Ça aussi c’est quelque chose qui permet de faire parler du label. Globalement, on essaie tout simplement de faire des bons disques et que les gens en parlent à d’autres pour leur donner envie à leur tour d’écouter. Sur des produits qualitatifs, le bouche à oreille est toujours un bon outil de promotion.
Dela m’a déjà expliqué comment vous vous êtes rencontré, mais avec ton point de vue, peux-tu me dire pourquoi lui et pas un autre beatmaker français ?
Ça faisait quelques années qu’on discutait régulièrement avec Dela et quand on a lancé Drink Water, je me suis dit que parmi tous les artistes que je connaissais personnellement, c’était le plus apte à assumer la production d’un album vu qu’il avait déjà commencer à se faire un nom avec ses productions pour Supastition et les bootlegs.
Qualitativement, j’aimais déjà beaucoup son travail, je voyais que lui aussi voulait faire son trou à l’international et surtout on avait assez de recul l’un par rapport à l’autre pour se dire les choses concrètement dans une relation de travail. Ça c’est quand même très important parce qu’il aurait pu choisir de travailler avec un label déjà installé et administrativement totalement opérationnel mais j’ai eu la chance qu’il soit compréhensif et franc, vis à vis de toutes les immanquables erreurs que tu fais lorsque tu te lances dans ce type de projet.
Aujourd’hui, je suis certain qu’on ne s’est pas trompé quand je vois sa rigueur dans le travail et son investissement pour que les projets aboutissent. Donc même si tout était à refaire aujourd’hui, ça serait Dela et personne d’autre.
Des projets comme "Atmosphere Airlines" et "Changes Of Atmosphere" doivent représenter beaucoup financièrement pour un si jeune label, non ?
En fait, au tout début de Drink Water, j’ai eu des offres d’investisseurs mais chacun demandait un droit de regard sur l’orientation artistique du label et comme il en était hors de question, on a décidé de financer tout sur fonds propres. Donc oui, cela représente énormément d’argent mais il n’y a pas de secret non plus. Si tu veux avoir un disque de qualité à tous les niveaux, ça représente des dépenses...les featuring, le mix, le mastering, la pochette, le matos... Aujourd’hui, vu les avancées technologiques, tu peux très bien faire un album pour rien du tout et c’est totalement respectable... Mais d’un côté c’est un peu représentatif de la société de consommation de la musique aujourd’hui, c’est que les jeunes ont tellement été formatés à écouter de la musique sur leur ordinateur et leur portables que la notion de qualité du son et de visuels sont devenus obsolètes. Après à notre place, tu te retrouves face à un choix, soit faire les choses bien de A à Z ou justement baisser les coûts de production au maximum pour se dire qu’on pourrait faire des bénéfices plus rapidement. Aujourd’hui, on essaie de faire les choses bien, ça prend du temps. Ça coûte beaucoup d’argent mais au final, la qualité de nos disques représente un gage de sérieux et de crédibilité certains, lorsqu’on se retrouve face à nos interlocuteurs et quand les gens écoutent notre musique.
Comment s’est déroulé votre "casting" pour "Changes Of Atmopshere" ?
En fait, Dela avait déjà bossé avec quelques uns des mcs comme Supastition ou Dynas ce qui a grandement facilité le démarrage de l’album. Ensuite, il avait un stock de beats ou des nouveaux beats sur lesquels il avait une idée assez précise de qui il voyait sur le track et on faisait notre possible pour contacter ces gens là. Des fois, il se trouve que c’était des gens de mon entourage comme les Nubians et d’autres, on a du chercher assez activement. Il y a des artistes qu’on n’a pas pu avoir pour différentes raisons mais globalement ils ont été réceptifs à la qualité des sons. Au final, on a un casting assez homogène entre des valeurs sûres, des inconnus qui mériteraient plus d’attention et des artistes qui commencent à monter en terme de buzz, donc on est plutôt satisfait.
Quelles sont tes ambitions avec les 2 premiers projets de Dela ?
Simplement que les gens s’intéressent plus à sa musique parce car je crois que c’est vraiment quelqu’un qui, de part la qualité de son travail mais aussi son humilité, mérite qu’on s’attarde sur lui. Idéalement, j’aimerais qu’on crée une vraie continuité entre Drink Water et ses artistes mais si le label peut servir de plate forme d’exposition et que de gros labels leurs proposent des meilleures conditions pour poursuivre leur carrières, je ne m’opposerai pas à cela et je serai tout aussi content pour eux... Et puis, j’espère aussi que ces deux premiers projets permettront de vraiment mettre Drink Water sur les rails et de stabiliser la structure du label en réinvestissant les revenus dans de nouveaux projets, en signant de nouveaux artistes...
Tu fais du son, toi aussi. Depuis combien de temps ?
Depuis 2000 ou 1999, je ne suis plus sûr. Je n’ai jamais été très assidu à ce niveau, ça m’est arrivé de ne pas toucher mon matos pendant 6 mois. D’ailleurs, je me rappelle qu’une fois j’étais avec Kev Brown et qu’il m’a dit "Tu ne bosses pas assez...les pads de ta MPC sont tout clean".
T’as quoi comme matériel ?
Depuis le début je bosse avec une MPC 2000XL que je comptais vendre il n’y a pas longtemps mais au final, ça me fait un peu mal au coeur de vendre ma première machine donc je crois que je vais la garder.
J’ai eu un as-r10 que j’ai viré rapidement parce que j’étais pas trop sampleur-clavier et une SP 1200 que je n’ai pas encore branché mais ça ne va pas tarder.
En fait, je viens d’emménager à Londres avec Mark de Clive Lowe et y’a un studio dans la maison donc maintenant j’ai une MPC 3000 et en plus y’a un Rhodes, un tas de claviers Korg et Moog à disposition...
Donc question matos, il y a ce qu’il faut maintenant. Il me manque juste un peu de concentration et de travail.
Tu vas donc sûrement mettre un de tes projets en route, alors ?
J’ai pas mal de projets en route mais quand tu regardes la probabilité de ceux qui vont être avortés, il n’en reste plus beaucoup. On devait faire un album avec Jay Electronica, le mari d’Erykah Badu, mais c’est un peu un fantôme donc je me contenterais bien d’un seul track...
On a bossé en novembre dernier sur un track avec Ohmega Watts vu qu’on a un mini projet qui s’appelle OWPD, ça fait parti des choses qu’on est suceptibles de donner gratuitement par le biais du site.
J’attends d’être vraiment satisfait de mon niveau, avant de me lancer dans la production d’albums mais pour le moment, je me dis que ça ne sert à rien de sortir un projet moyen qui ne trouvera pas écho auprès du public ou qui ne sera très loin du niveau de l’album de Dela. Je voudrais qu’on ait une certaine cohérence et homogénéité au niveau de la qualité des sorties Drink Water. Donc si je ne m’estime pas au niveau, ça ne me dérange pas de ne pas sortir d’album dans les années qui viennent.
Quels sont les artistes (français ou américains) avec qui tu rêves de travailler, en tant que beatmaker ou en tant que boss d’un label ?
En français, la liste est assez courte mais Oxmo, Kohndo, John Banzaï, Seïsme, Réel Carter, Specko, Hocus Pocus, Boomer, Rocé, Shurik’n.
Et puis il y’a un type dont j’ai vu le clip la dernière fois qui rappait sur les conditions de vie au Congo. Je n’ai pas chopé son nom mais ça m’avait l’air intéressant...Il avait des choses à dire en tout cas. En US, je te dirais surtout ceux dont je suis sûr de ne jamais bosser avec , à savoir Nas, Kanye, The Roots, André 3000,
The Clipse, Q-Tip...
Des artistes qui je trouve ont un bon équilibre entre leur flow et le fond de leurs textes...Après en tant que label, c’est difficile de se projeter avec d’autres artistes parce que tu ne connais pas les gens personnellement. Tu ne sais jamais quelle va être votre relation de travail et dans un label le plus dur ce n’est pas l’artistique mais la gestion des égos entre les artistes qui forcément ont une certaine vision de leur travail et l’administratif qui doit obligatoirement prendre en compte la rentabilité des projets. Donc je ne peux pas te dire avec qui je rêverai de travailler, mais concrètement il y a quelques artistes avec qui on est en contact et que j’aimerais bien signer sur le label.
Ça représenterait une réelle satisfaction.
Qu’aimerais-tu accomplir par la suite, qu’est ce qu’on peut te souhaiter pour 2008 ?
On peut nous souhaiter que l’album de Dela trouve son public, qu’il soit une des révélations de la scène indé internationale cette année et qu’on ait lancé d’autres projets avec Drink Water.
Et puis, j’ai un vieux rêve d’adolescent...ça serait de vraiment relancer Time Bomb avec Mars.
Je n’arrête pas de lui prendre la tête pour qu’on se pose et qu’on repense tout, de manière à relancer la machine.
Mais lui veut qu’on taffe sur un album instru qu’on a commencé il y a 5 ans...
Mars est quelqu’un qui a été important pour le rap en France et
ça m’embête vraiment qu’on ne lui donne pas le respect qu’il mérite..
Donc ouais, ça me ferait plaisir si je pouvais l’aider à faire en sorte que Time Bomb explose à nouveau.
Plus d’infos : www.drinkwatermusic.com
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