Qu’est ce que cela te fait, après toutes ces années passées sur les bancs du hip-hop, d’être programmé aux côtés d’artistes de rock tel que Queen of the Stone Ages, dans un festival qui plus est essentiellement rock’n’roll ?
Questlove : Jusqu’à des années encore récentes, nous ne faisions avec The Roots que les festivals qui affichaient leur tendance groove, voire même exclusivement hip-hop. Notre format de prédilection était d’ailleurs les Blocks Parties. Mais ce n’était pas volontaire de notre part, c’est juste qu’on ne se sentait pas capable d’assurer devant des fans de styles musicaux qui n’étaient pas les notre.

The Roots avaient alors une approche musicale très hip-hop, et il nous semblait difficile de rassembler différents publics avec celle-ci. Aujourd’hui c’est différent, on est tellement bien dans notre style musical, et dans notre tête, qu’on se sent capable de regrouper des publics éclectiques.
Je me marre maintenant, quand je me souviens des nuits d’insomnies que je tapais en 1994, quand on m’annonçait que The Roots allaient partager l’affiche de Radiohead, ou de Beck…
Vos albums ont constamment fait évoluer votre musique sur des sentiers innovateurs, parfois là où votre public ne vous attendait pas. Peux-tu nous expliquer un peu comment The Roots ont abordé tout cela ?
Quest : Quand on a sorti nos premiers albums, Organix et Do you want more ?!!!??!, le hip-hop américain se répartissait en gros entre :
Premièrement « la Hype », tous ces rappeurs dont le principal objectif était de faire passer leurs clips en boucle sur MTV, et dont nous avions continué de nous démarquer, en abordant les sollicitations et le mainstream hip-hop autrement, sur l’album Illadelph Halflife.
Et deuxièmement « l’Underground », dont nous ne faisions pas non plus totalement parti, étant donné la spécificité de notre format live.
Et voilà qu’en 1999, sort l’album Things Fall Apart. Là, sans l’avoir volontairement préparé, on s’est retrouvé à l’origine d’un album qui a fait la jonction idéale entre ces deux facettes du hip-hop, systématiquement imposées au public depuis 1994. C’est d’ailleurs sûrement la raison pour laquelle il est encore aujourd’hui notre plus grand succès critique.
Puis on a laissé s’écouler trois ans, avec entre temps un album live. Et Phrénology est arrivé.
Cet album n’a été compris ni par les critiques, ni par nos fans, car je pense qu’il est arrivé trop tôt. Selon moi il est le plus mature de The Roots, dans cette démarche musicale qu’on essaye d’adopter depuis un certain temps, en mélangeant des styles et des genres différents à nos vibes hip-hop.
Face à ces réactions, on s’est appliqué à revenir à quelque chose d’absolument hip-hop avec The Tipping Point.
Peux-tu nous dévoiler quelques pistes concernant le prochain opus de The Roots ?
Quest : Le nouvel album s’appelera Rising Down. Les productions devraient sonner proche des styles électroniques, mais aucun d’entre nous n’abandonnera ses instruments :
Kamal, par exemple, va se concentrer sur des claviers et des synthés, aux sons plus modernes que son actuel Fender Rhodes de prédilection.
Et cette fois, ce que je veux moi, c’est des batteries électroniques.
Tu te demandes pourquoi, la raison est très simple :
Quand t’as passé deux ans en studio pour mettre en place un album, que tu tourne sur les scènes du monde entier pendant à peu près la même période, derrière les mêmes sons et le même instrument, et bien tu mets ta curiosité en éveil.
C’est le besoin de changement et de faire évoluer ton truc qui reprend le dessus.
Comment vois-tu le hip-hop français depuis les Etats Unis. Y aurait-il des groupes que tu connais ?
Quest : Nike To Mer… Nike Ta Mer…
Nique Ta Mère. On dit N. T. M.
Quest : Voilà N.T.M. Je connais surtout ce que ces mecs ont fait dans les années 90, et franchement ça sonnait hip-hop.
En tout cas, je peux te dire ma surprise, de continuer à voir en France des groupes qui abordent le hip-hop avec une certaine dose de conscience et d’engagement.
Quand le hip-hop a explosé, c’était le truc qui faisait flipper les parents, le truc sur lequel les jeunes devenait ouf’. Et à l’époque ça suffisait pour donner au hip-hop une certaine « attitude politique ».
Aujourd’hui, alors que les jeunes n’ont aucune attache et considération à ce sujet, je regrette qu’il n’y ait plus autant de groupes de rap engagés aux Etats-Unis.

On sort de huit années de complaisances à l’égard du pouvoir, d’attitudes blasées face aux atteintes aux droits de l’homme… Alors quand je viens en France et que j’entends parler de vos rappeurs qui interpellent ouvertement le pouvoir en place, et bien ça me fascine.
Chez nous le délire c’est plutôt d’assurer au point de vu du marketing et de l’image. Le rêve d’un rappeur US, c’est de ressembler à Michael Jackson.
Au cours des derniers passages de The Roots à Paris, tu as animé des soirées hip-hop au Bus Palladium dans le 9e arrondissement. C’est ahurissant cette façon dont tu arrives à mettre en place un set de DJ sous forme d’encyclopédie musicale, tous styles confondus. Est-ce que tu as toujours cette passion du Digging, du collectionneur de vinyles ?
Quest : C’est clair, j’ai toujours travailler en tentant de réaliser des voyages musicaux.
A ce sujet je pourrais te parler des sessions que j’ai réalisé avec Fémi Kuti pour l’album Red+Hot+Riot :
Fela, l’Afrobeat, la conscience derrière la musique, et bien sûr Tony Allen et son approche du rythme. Ces séances m’ont ouvert à un style musical que je ne connaissais pas, et qui est devenu par la suite une source d’inspiration essentielle.
Mais pour en revenir à mes « gigs » de DJ, je pense que ma chance est de n’avoir aucun compte à rendre au public.
Je peux vraiment aborder mes sets comme je le sens, sans avoir besoin de passer la dernière prod’ à la mode.
Ma seule obligation c’est de retourner la fête où l’on m’a invité, faire sonner le truc à la JB’s sur une bonne sélection de breaks beat.
Mon deejaying c’est du pop art en fait.
J’aborde ça avec cette anecdote en tête.
Au moment des premières Blocs Parties organisées dans le South Bronx, Afrika Bambaataa avait coutume de dire que tous ces mecs qui s’étaient déplacés n’avaient aucune idée de ce qu’était le hip-hop, et ça lui plaisait de dire qu’il pourrait leur mettre un sons des Monkees, enchaîner avec les Beattles, pour finir sur un break de Congas, tout en rendant son truc hip-hop.
Sur les premiers albums de The Roots, ton jeu de batterie est encore plus calé qu’une MPC PRO. Comment tu t’y es pris ? Quels mecs t’ont influencé dans cette démarche ?

Quest : Tu veux savoir la vérité là-dessus. En me mettant à la batterie pour faire du hip-hop, je n’avais pas de référence en la matière, mon obsession était de sonner au plus près de ce que produisait les machines sur lesquelles on bossait à l’époque. Je voulais être aussi précis que ces machines, sonner comme ces machines.
Et puis j’ai eu une révélation au travers du travail de mon pote Jay Dee. Ce mec faisait sonner ses machines comme si elles avaient eu un cœur, tout comme D’Angelo le faisait à la même époque. Ils m’ont montré comment rendre mes productions plus humaines. Avec eux j’ai capté qu’il fallait que je dépasse mon obsession de sonner parfaitement sur le temps.
En gros, c’est deux non-batteurs, qui m’ont apporté des pistes pour être encore meilleur à la batterie.
Bastien : Avant de te laisser partir, je voudrais te poser une dernière question en tant que fan de Prince, comme toi je crois. Est-ce qu’il existe des enregistrements de jams que tu as fait avec lui ?
Quest : Ouais, il y a un truc marrant à ce sujet.
Il existait un club à New York qui s’appelait The Tramps, et un soir je m’y suis retrouvé sur scène à la batterie derrière Prince.
Il avait prévenu tout le monde qu’il ne voulait aucun enregistrement.
Et puis un jour le mec du bar me dit : « tu penses franchement qu’avec deux gars comme toi et Prince sur scène, j’allais rien enregistrer !!! ».
Ce club était en fait bourré de caméra de sécurité, et voilà, maintenant tu peux trouver cette jam session sur internet.
Et puisque t’insiste vraiment pour m’entendre avec Prince, sache que c’est mon son de batterie sur une des plages du disque It ain’t over, que tu peux choper dans le coffret One Nite Alone…
Punisher : Vas-y Bastien, laisse le monsieur tranquille maintenant … Et dis merci.








